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LE PARCOURS DE SOINS NUMÉRIQUE : Un modèle chasse l’autre

 

Entretien avec Dr Annabel DUNBAVAND, Conseillère pour les questions de santé auprès du Président de la Mutualité Française

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Où en est la digitalisation du parcours de santé ?

Aujourd’hui, il faut trouver des solutions pour créer un nouvel écosystème qui prennent en compte les outils numériques disponibles sur le marché notamment dans le domaine de la santé. Dans ce cadre, il s’agit de réorganiser l’offre de soin autour du parcours de manière à le rendre plus efficace, plus fluide et de meilleure qualité. Cela passe notamment par la circulation de l’information en temps réel. C’est une information traitée et contextualisée qui permettra aux professionnels de santé d’apporter toute leur valeur ajoutée.

Pouvez-vous donner un exemple ?

Un médecin généraliste consulte une cohorte de plusieurs dizaines de patients hypertendus. Ces patients sont suivis par un dispositif connecté de surveillance de la tension artérielle. Le médecin n’aura pas à regarder les prises quotidiennes de tension de l’ensemble de ses patients, il sera alerté si un des patients décompense grâce à un algorithme qui va traiter l’information brute et identifier les signaux d’alarme. A ce moment-là, le médecin sera immédiatement prévenu et pourra intervenir auprès de son patient. C’est donc une intervention ciblée et à bonne escient qui pourra être proposée. Second exemple, des algorithmes ont été élaborés pour le suivi des cancers. Les données (poids, température, toux, fatigue, douleur, fréquence cardiaque…) sont recueillies quotidiennement par le patient et aussitôt traitées par l’algorithme. S’il y a une récidive, le dispositif la détecte en temps réel et alerte l’équipe qui adapte la prise en charge. Au lieu de pratiquer un scanner tous les six mois, avec le risque d’intervenir trop tôt ou trop tard, les bilans sont adaptés à l’évolution de la pathologie. Ainsi, la mortalité des patients recule nettement.

Où placez-vous dans ce parcours la télémédecine, la téléconsultation, la télé expertise ?

C’est un autre pan de ce qu’il est possible d’entreprendre maintenant dans le parcours de soins. A la Mutualité, nous menons des expériences de télémédecine dans les EHPAD et nous constatons que le service rendu est très important tant sur la qualité du suivi médical des résidents que sur le décloisonnement du système de santé. On permet ainsi au système médico-social de se rapprocher de l’expertise du sanitaire, deux organisations qui sont aujourd’hui très séparées. La télémédecine rapproche également l’expertise médicale des territoires isolés, elle permet de faire monter en compétence les équipes locales qui peuvent assister à des consultations spécialisées et favorisent la coopération interprofessionnelle. Cela évite de plus les transports, et le système gagne en efficience.

Que va devenir l’ancien modèle face à ces dispositifs numériques ?

Il n’y aura pas de grand soir du numérique en santé, mais plutôt une coexistence des deux modèles, le modèle ancien et le modèle nouveau qui va progressivement supplanter le premier parce que plus efficace et sous la pression des utilisateurs. Nous sommes en train de vivre une période charnière où les deux systèmes coexistent. Nous voyons bien où nous allons, mais il reste beaucoup d’inconnues. Quels vont être les comportements des médecins face à ces dispositifs ? Quels vont être les comportements des patients, d’autant qu’il n’est pas possible d’imposer un usage. A cet égard, on a pensé au début que les usages allaient de soi avec les nouvelles technologies, que l’on pourrait ainsi révolutionner le système, on s’est très vite rendu compte que cela ne fonctionnait pas ainsi. On ne peut dicter une stratégie d’utilisation des nouvelles technologies. Il faut construire patiemment, prendre en compte les besoins de proximité, contextualiser le dispositif de manière à ce que la nouvelle méthode remplace l’ancienne, naturellement.

Dans cette marche pour un changement de modèle, où est-on vraiment ?

Nous sommes toujours dans une phase d’expérimentation et non dans une phase de diffusion d’un modèle. Il y a une lame de fond, on voit que l’ensemble des services vont être digitalisés, avec du suivi à distance, de l’intégration de l’intelligence artificielle pour l’aide à la décision. C’est un mouvement qui progresse chaque jour. Chaque expérimentation s’adapte au territoire, même s’il n’y a pas encore de logique de déploiement au niveau national.

Quel est le modèle économique pour cette nouvelle méthode ?

On trouve toujours des financements pour expérimenter, mais ensuite comment fait-on pour revenir au droit commun en intégrant le nouveau modèle ? On le voit avec la télémédecine qui se heurte à cette difficulté du financement. Il y a et il y aura forcément des déconvenues, toutes les expérimentations ne vont pas fonctionner. Et il faut l’adhésion de tous, la population et les professionnels de santé, pour l’emporter, ce qui est loin d’être gagné.

Il y a aussi la question de l’évaluation ?

On dispose aujourd’hui d’encore trop peu d’évaluations sur la digitalisation du parcours de soins. Les méthodes d’évaluation elles-mêmes posent débat. Tout le monde n’est pas d’accord. Les évaluations classiques, randomisées, en double aveugle ne répondent pas aux enjeux du numérique.

Quelles sont les expérimentations que mène à l’heure actuelle la Mutualité française ?

Nous sommes très avancés dans le domaine de la télémédecine, notamment en EHPAD. Des expériences sont menées dans huit territoires. Le modèle actuel permet de proposer des consultations dans différentes spécialités comme la gériatrie, la cardiologie, la dermatologie, la psychiatrie, la neurologie et le plus souvent avec des CHU. Les résidents ont accès aux spécialistes sur rendez-vous par écrans interposés. Ils sont généralement accompagnés d’une infirmière et parfois du médecin traitant. Pour les résidents qui doivent consulter, l’intérêt est multiple : pas de transport, pas d’attente, pas de stress. Et dans les zones de désertification médicale, la population locale peut bénéficier de ces consultations dans ces salles dédiées des EHPAD.

Y a-t-il d’autres secteurs que vous investiguez ?

Pour la partie offre de soins, on expérimente des dispositifs pour améliorer le parcours en chirurgie ambulatoire ; il y a aussi des expérimentations avec des télécabines ; et au sein des EHPAD, des accompagnements des personnes âgées par des robots émotionnels. Certaines mutuelles expérimentent aussi des parcours de soins pour les pathologies chroniques, comme les maladies cardio-vasculaires.

En quoi consistera la deuxième étape ?

Ce sera une étape d’évaluation pour connaître les usages et évaluer le véritable service rendu. Mais, on ira plus loin lorsqu’on aura résolu la question médico-économique, pour trouver de nouvelles modalités de financement des parcours de soins numériques.

Entretien mené par

Luc Jacob-Duvernet

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